Je suis pas prêt !

L’association Rebonds!, on y rentre le plus souvent parce qu’on aime le rugby. C’est une première expérience professionnelle, une plongée dans le monde du travail, parfois même un stage de fin d’études, guidé par une passion du ballon ovale. On y entre en pensant développer nos aptitudes à l’animation de notre sport adoré.

Puis très vite, on se retrouve dans la mêlée, premières interventions dans les écoles des quartiers prioritaires, dans les ITEP de la région ou autres dispositifs d’éducation adaptée et pour la première fois on se dit « je suis pas prêt ! ». On apprend, parfois dans la douleur, à connaître de nouveaux publics, à gérer des situations inédites. Tous les éducateurs socio-sportifs passés par Rebonds! se souviennent forcément de leur première « séance Pop-Corn », forme de rite de passage, celle où tout explose, où rien ne fonctionne comme prévu, où aucun jeune ne semble enclin à nous accorder le moindre répit. Je me souviens bien de la mienne, dont j’étais sorti plus tremblant qu’un enfant perdu dans un supermarché, plus secoué surement que si toute l’équipe des All Blacks m’avait marché dessus… Fort heureusement, dans ces débuts souvent difficiles, on peut compter sur la formation du coordinateur de terrain, toujours disponible pour nous appuyer, nous corriger, nous perfectionner, et qui sait bien ce qu’il fait, croyez-moi, en nous envoyant joyeusement au front, mais jamais à l’abattoir ! GREG2

Suite aux premières séances de terrain, il nous faut peu de temps avant de repérer un jeune, au caractère souvent difficile, tantôt hyperactif, tantôt isolé, qui n’hésite pas à se confronter à l’adulte, dont l’enseignant nous parle beaucoup, mais qui une fois le ballon en main, une fois ses premiers plaquages réussis, ne peut plus lâcher son sourire et se détacher d’un bonheur particulièrement communicatif. On commence alors à découvrir et à aimer une autre facette du rugby, celle qui en dehors de tout fantasme de « valeurs » voulu par tant d’intellectuels du sport, permet en effet de rassembler des profils très différents autour d’un même plaisir, créer un collectif coopérant là où il n’y avait que tensions et accrochages, créer la confiance là où elle n’existait pas. Arrive alors la première intégration en club de rugby, qui passe inévitablement par un premier « rendez-vous famille ». Et bien souvent, lorsqu’on arrive au milieu du quartier, en bas de l’immeuble, puis devant l’entrée de l’appartement, nous jeunes rugbymen et rugbywomen, pour la deuxième fois on se dit « Non ! Là je suis pas prêt ! ». Mais là encore pas d’inquiétude, nos super coordinatrices, formées pour le travail social et expérimentées dans le domaine, sont toujours là pour nous guider.

Et puis fort heureusement, à ces premières difficultés vient s’associer le soutien des anciens, les éducateurs présents depuis plusieurs années, qui ironisent notre embarras, se moquent avec bienveillance des petits nouveaux, n’hésitant pas à nous raconter à leur tour leurs peines des premiers temps. Et là encore, on retrouve ce qu’on aime dans le rugby, avec des anciens prévenants, des lundis matin à se raconter nos matchs respectifs de la veille, des midis occupés par des parties de cartes endiablées et dont l’issue peut parfois conditionner l’ambiance de l’après-midi !

Aujourd’hui, je suis moi-même devenu l’un de ces « anciens », qui prend autant de plaisir lors d’une séance parfaite qu’après une séance Pop-corn (car oui, ça m’arrive encore bien entendu !), qui prend le temps de transmettre aux nouveaux éducateurs, qui aime intégrer de nouvelles petites terreurs et savoure la situation d’un jeune suivi qui s’améliore. Et quand vient le temps de réfléchir à une orientation professionnelle, pour la troisième fois, en imaginant quitter une équipe de travail dans laquelle l’ambiance n’a probablement aucun égal dans le monde du travail, je me dis … devinez quoi ? 

« Je suis pas prêt ! »GREG 3
Pas prêt à quitter un métier qui nous apprend, jour après jour, bien des choses, sur le monde du travail en général bien sûr, plus particulièrement l’animation, l’éducation et le travail social, mais également d’autres aspects, car comme aime parfois nous appeler notre bon directeur, un éducateur socio-sportif devient avec le temps un « couteau-suisse ». Mais plus important, ces apprentissages passent également par un nécessaire assouplissement des préjugés maladroits que l’on peut avoir sur les quartiers prioritaires, sur certaines cultures et nous conduisent rapidement à en apprendre surtout sur nous-mêmes, à développer des savoir-être différents selon les publics et à comprendre et accepter les gens qui nous entourent. Car on ne saurait faire un métier basé sur l’aide aux publics fragiles, sans admettre qu’ils nous apportent eux aussi en retour, en nous transmettant leur humilité, leur confiance, leur sympathie, tout simplement leur humanité.

Grégoire VERDENAL
Educateur socio-sportif Rebonds!

 

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